Carla Floccari

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Fille du soleil j’irai vers le couchant

Sur une exposition de Pierre Lehec

De l’air, les toiles de Pierre Lehec ont le bleu parfois noir de l’eau. De la terre, chauffée par la griffe d’or de l’astre absent, elles suspendent le relief. 

Bateau et brume ont des voiles à la toile froissée où viennent s’essuyer les nuances d’un souffle sans vent. Le trait, couleur de la forme, écarte sans distance. On sent la rupture, le désir de rupture dans la ligne, la crête, le creux des teintes. Il y demeure quelque chose de la métamorphose. Les tableaux de Pierre Lehec suspendent ce qui tente de faire retour par un travail qui déplace et relance la variation. Quelque chose recommencera. 

Muets, dans l’attente du fracas, les tableaux racontent des paysages vus, oubliés, dont l’histoire n’est pas celle de leur souvenir. L’étreinte des éléments n’est pas un secret à défendre. Elle advient hors de leur présence : une embarcation vogue au creux du rouge de toutes les mers. Il y a des montagnes qui sont des barques. Le travail du peintre a l’unité et l’altération d’une origine oubliée. Les barques mystiques se gonflent du flanc des montagnes imaginaires. Il y a des barques qui sont aussi des montagnes. 

Ce que Pierre Lehec figure de l’eau, de l’air, de la terre c’est la lumière de leur couleur. 

Ariane n’en finit pas de demeurer. À quel destin peut-elle retourner ? Chez Pierre Lehec, il n’y a pas de rivage où se briser, pas de naufrage où se noyer. Le soleil a l’immobilité de sa course. Ce qui arrive pulse d’un intérêt graphique pour le mouvement. La lettre A agite ses jambes dansantes du transport d’un commencement. Lettre A sans retour n’a pas besoin d’arriver. Ariane n’en finit pas d’aller. Ici, la rupture se déchire de ne jamais advenir. C’est un souvenir sans mélancolie. Entre des montagnes et des ciels, rompant chaque barque en elle-même, les dimensions du temps sont celles du pigment. Il perce par touches, par aplats froissés du même moment, il s’étale sans perturber un récit de la profondeur. 

Le temps a l’espace plat d’un rêve. De quelles cognées, de quelles errance a-t-il la forme ? Palpitent des rythmes défaits, calmes de ne jamais voir le soleil se lever. Dans les toiles de Pierre Lehec, la lumière a l’aura des nimbes. Elle diffuse la pleine présence de leur couleur. 

Là où se déplace le temps

Sur le travail de Yashaswini Puthanpurayil Chakkapoyyan

Je rencontre Yashaswini Puthanpurayil Chakkapoyyan dans son atelier. Dans ce lieu offert au temps, ce sont ses pièces qui ajustent mon regard. Je me tiens à distance du verre coupé qui tranche et coule transparent et vert sur le mur. Je tourne autour de cette chaise drapée d’une mosaïque pour m’assurer que les motifs continuent de s’étendre. Il y a ce fleuve blanc aux motifs géométriques noirs qui recouvre une barque sans la noyer : si je m’éloigne j’ai l’impression qu’il la porte, lorsque je lui fais face je le vois s’engouffrer en elle. J’interroge Yashaswini Puthanpurayil Chakkapoyyan sur le nom de ses œuvres et je comprends alors que Je me pardonne, Goodbye never suffice (we will sue a legend) et Ammamma m’invitent à me rappeler. 

Je crois me souvenir. De quoi faut-il que je me souvienne ? 

Je me demande pourquoi j’ai pensé que la justesse du détail qu’exige la mosaïque la rendrait fragile, éphémère. Les pièces de l’artiste se mesurent à l’immobile. Elles ont des poids et des volumes qui s’arrêtent pour durer. Quelque chose de mon désir du temps, de la forme et de la matière se heurte au geste de l’artiste. Des morceaux de verre coloré s’unissent à d’autres, dans leur irrégularité, pour figurer, ensemble, l’architecture d’un souvenir. À quelles irrégularités et à quelles continuités me rappellent ces fragments ? Yashaswini Puthanpurayil Chakkapoyyan répète des gestes de coupe et d’assemblage. Elle agence, dans les limites de la matière, l’infini de motifs islamiques et bouddhistes toujours reproductibles. Par le geste, elle fixe, en chaque fragment, le désir d’avoir voulu se souvenir. Ce que l’artiste répète, c’est la prise du temps dans la forme.

Mais quelque chose coule. Les œuvres se meuvent pour s’écouler et s’élever. Liquides et profondes, les pièces m’emportent dans un grand ruissellement. Les courbes de la pierre me font éprouver une douceur ronde, sans mélancolie. Dans l’intimité du mouvement, je perçois la variation. Ce n’est pas un souvenir qui repose ici. Yashaswini Puthanpurayil Chakkapoyyan m’offre refuge dans une intimité blanche, jaune et bleue, parfois dorée comme l’espoir. Il n’est plus temps de donner présence par la matière ni de représenter l’oubli. Il n’y a pas de continuité dans le temps puisque le geste de Yashaswini Puthanpurayil Chakkapoyyan implique de reconstruire, dans une traversée de l’absence. 

Au sol, se trouve A veil of remembrance, une pièce que je ne sais pas comment regarder. Nous l’accrochons au mur ensemble. Ce voile qui désormais pend, voile d’aucun tissu, qui même à terre n’était pas gisant, demande de prêter attention à sa silhouette. Entre l’intérieur et l’extérieur, le mortier est une peau dure, une mue. La mosaïque, elle aussi, sait se cacher. Cette oeuvre indique toute l’ambivalence d’une pratique du drapé : Yashaswini Puthanpurayil Chakkapoyyan dévoile au même moment qu’elle ensevelit. Entre ce qui se préserve et ce qui se donne, son œuvre résiste par oppositions harmonieuses. 

Dans l’atelier de Yashaswini Puthanpurayil Chakkapoyyan, mon regard affronte la volonté de l’artiste. Ce qui m’est offert m’emporte, dans la fluidité d’un tissu. Ce qui me trompe n’est jamais déjà effacé. Contre le hasard d’un temps suspendu, ravivé, convoqué, Yashaswini Puthanpurayil Chakkapoyyan déplace le récit dans le geste.

Angelino, Heights, August 17th

Sur une exposition d’Ugo Casubolo Ferro

Tu travailles là où je porte le regard. Vers la surface photosensible qui recueille le gris d’une vache et le gris d’un arbre. Sur la surface de bétons qui accueillent par ton geste la gravure d’une main d’un autre. Dans la surface d’un négatif gratté aussi par mon désir de faire apparaître. Parce qu’elles sont des surfaces sensibles et intimes, je demande à investir tes oeuvres.

De ce qui résiste à l’élan de mon oeil naissent tes images.

Dans l’appartement d’Angelino Heights, les oeuvres déplacent en différant. Là-bas je suis ample des irrégularités du béton et de la douceur de l’aube. Je me tiens dans ce dialogue. Quelque chose me parle de la beauté.

Tu n’arraches pas la photographie au temps. Il n’est ni vécu ni possible puisqu’il est devant moi une grande action de lumière. L’image me résiste. C’est aussi je crois ce que la photographie à la chambre exige de moi.

Tes oeuvres me parlent de la manière dont je les regarde. Les signes que je connais qui sont la forme des cheveux et la couleur des baskets je les vois regarder ce que tes bétons mettent en présence des gravures italiennes qui m’avaient fait connaître le détail et le mouvement. Je rencontre le monde pleine de la très grande foi qu’il y a à me tenir dans un lieu devenu tes images.